La photo du jour : la clôture
Je vous propose aujourd’hui une petite nouvelle (sans titre). Je me laisse aller à mes inspirations. Les photos du jour n’auront pas nécessairement à voir avec le texte des nouvelles. Je veux surtout vous entretenir de plusieurs façons, un moyen pour moi de tenir la route. Il reste encore quelques jours avant les 365.
Sans titre
13 h. Le chemin qui mène à la grotte semble être longue. Combien de kilomètres lui reste-t-il encore à parcourir? Un pas succédant l’autre Paul continue de monter le chemin qui mène au sommet de la montagne.
Un vrombissement de moteur lui dit qu’une voiture arrive en arrière. Il se met de côté sur le chemin et prend le temps de respirer. Une voiture utilitaire passe à proximité. Le regard furtif du chauffeur semble dire à Paul qu’il est heureux de ne pas avoir à faire la route à pied. Mais le visage de la jeune femme assise à côté exprime le contraire. Voulait-elle monter cette rude pente à pied elle aussi? On ne le saura pas. La voiture disparaît dans une courbe et quelques instants plus tard le bruit qui avait trahi sa présence disparût lui aussi.
Paul reprend sa marche.
L’air frais de la montagne lui donne la force d’avancer. Mais pourquoi a-t-il pris ce chemin? Il ne le sait pas non plus. Fuir la ville est ce qui l’a amené dans cette direction. Cette petite ville touristique chargée de gens de toutes sortes, des vacanciers qui viennent faire un doigt d’honneur à leur routine quotidienne. Des résidents qui font des affaires. Des policiers se mêlant à la population. Une petite route congestionnée. Chacun voulant voir ou revoir ce lieu réputé pour ses attraits touristiques. Le bruit des klaxons, les marchands qui interpellent les touristes est loin de ce à quoi il s’attendait.
La mer! La mer qu’il n’a pas vu depuis des lustres est là juste à ses pieds. Le vent qui apporte l’odeur des profondeurs avec lui et les vagues qui venaient mourir à ses pieds, juste le temps de lui dire dans la langue des océans : cela fait longtemps, trop longtemps qu’on ne t’a pas vu.
Mais la mer ne l’attirait plus. Fuir la foule est tout ce qu’il voulait. Il voulait quand même visiter la ville. Il vient de parcourir neuf-cents kilomètres avant d’y arriver.
Pour sortir de ce brouhaha, il emprunte une petite rue paisible perpendiculaire à la rue principale. Une rue qui passe entre deux grandes cours où se trouvent enracinées deux résidences qui semble datées du siècle dernier. Il débouche sur une église jouxtant un cimetière, juste à côté de l’hôtel de ville. Les rues portent des noms sans équivoque : rue de l’Église, rue du Palais de justice, rue du Cimetière, rue Des Casernes, avenue de la Mairie, rue Sainte-Anne, Chemin de la grotte.
Chemin de la grotte. Cela lui rappelle une grotte de son enfance. Un lieu sacré où les gens venaient prier, faire des incantations et des offrandes à la Vierge.
Il se souvient de cette entrée pavée en ciment qui menait à un autel rempli de fleurs et autour duquel un petit ruisseau coulait limpidement. Sur cet autel, la Vierge immaculée se tenait avec un enfant dans ses bras : le petit Jésus. Les croyants y jetaient des sous, d’autres des enveloppes fermées. Au fond en arrière, une petite barrière donnant sur une cour menant chez la femme qui s’occupait des lieux. Madame Charité l’appelait-on. Était-ce son vrai nom?
Paul accompagnait sa grand-mère régulièrement dans l’enceinte de ce lieu où les flammes des bougies semblaient éternelles. Où la lumière ne s’éteint jamais.
Juste en face de l’autel, délimitée par un grand mur de pierres, une zone plus mystérieuse encore attirait les plus fervents. On y trouvait une autre statue plus grande de la Vierge. Tout était plus grand. Même les bougies. Il y avait aussi plus de monnaies et d’enveloppes. Une plus grosse cascade, naturelle celle-là, coulait en arrière et le petit ruisseau qui passait devant était encore plus limpide et plus clair. Une clôture en fer forgé rendait cette statue inaccessible aux visiteurs. Là, les pèlerins, si on peut les appeler ainsi, dormaient, mangeaient, pleuraient, chantaient, imploraient la vierge pour toute sorte de raison.
La raison qui amenait Paul dans ce lieu était d’abord Dane, sa grand-mère, comme on l’appelait. S’en est suivi une autre un peu plus tard : le calme et la sérénité des lieux. Et encore plus tard : la croyance. La croyance qui vient avec l’âge, sinon l’habitude.
En spéléologie, une grotte est une cavité souterraine. Un espace formé par la morphologie des pierres et qui peut aussi être l’entrée d’un tunnel souterrain. Pourquoi y met-on une vierge? Pourquoi est-ce un lieu sacré pour les croyants? Dans tous les cas, à plus de dix-milles km de son pays natal et quelques années en avant, Paul ne s’attend pas à trouver la Vierge Marie dans ces lieux. Surtout dans un pays où la religion est bannie. Où les gouvernements légifèrent pour restreindre les droits des croyants. Où les églises sont recyclées en condominium, en centres d’achat et espaces de loisirs.
À un petit carrefour, deux flèches et disposées l’une sur l’autre, formant un X couché, indiquent les directions à suivre. À droite le chemin de la grotte continue sur .9km et à gauche Le Mont Saint-Anne sur 2.7km. Encore neuf-cents mètres à franchir avant de découvrir cette grotte. Neuf-cents mètres n’est rien pour Paul qui a déjà marché plusieurs fois trente-milles mètres sans arrêt des jours de suite. Mais, le chemin menant vers cette destination est différent et un peu épuisant pour lui.
De courbes en courbes, la grotte apparaît. Au flanc d’une montagne coule une petite cascade, un filet d’eau et le vent qui souffle envoie quelques gouttelettes sur le visage de Paul. Un air frais et pur. L’endroit est calme et paisible. Il prend un instant pour méditer, observant sa respiration et ses sensations.
Il fait quelques pas vers un écriteau où il est écrit : « L’action de l’érosion joue un grand rôle dans la morphologie de la surface de la terre. Le façonnement des roches par l’eau et les agents climatiques au cours d’une période couvrant plusieurs millions d’années nous permettent de constater la formation de phénomènes géologiques remarquables comme celui identifié sous le nom de Grotte … »
Un peu plus bas, à la toute fin, un texte a été ajouté sur l’écriteau. Un paragraphe plus récent. Des caractères différents sur un fond plus blanc que le reste du panneau. On y lit :
« Un lieu de recueillement dédié à la Vierge Marie »
C’est bien une grotte comme celle de l’enfance de Paul. Mais ici, il n’y a ni bougies, ni fleurs, ni encens. Mais beaucoup de pièces de monnaies et des enveloppes fermées. La Vierge Marie plus petite, mais aussi immaculée.
Pierre Marie V Salomon